Mirko Beljanski avait-il raison ?
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Mirko Beljanski avait-il raison ?



C’est ce qu’affirment la Fondation Beljanski et une publication accessible sur la toile rédigée par une ancienne collaboratrice de Mirko Beljanski en retraite, Liliane LeGolf (l’inverse aurait été étonnant). Cette dernière a participé à toutes ses recherches de 1963 à 1988. Les textes contiennent toujours les mêmes méthodes d'interprétation pseudoscientifiques, un mélange de vrai et de faux qui donne l’impression d'être en présence d'études scientifiques de haut niveau. En grattant un peu, on a vite l'impression de lire un discours de quelques extrémistes religieux qui tentent par exemple d’accréditer la thèse du créationnisme en comparant des citations de leurs textes sacrés avec une manipulation des données de certaines découvertes des sciences actuelles.


Par exemple, dans un texte publié dans la revue « votre santée » N° 126 – avril 2010, on apprend que certains auteurs auraient récemment montré « que la fréquence des mutations ponctuelles dans des cellules cancéreuses du cancer du côlon n’était pas plus importante que celle trouvée dans les mêmes cellules non cancéreuses, ce qui permet de penser que ces mutations ponctuelles dans les tumeurs n’expliquent pas l’origine de ces dernières ». Où se trouve l’erreur ? L’origine des cancers n’est pas dans la fréquence des mutations (ce que n’ont pas cherché à montrer ces auteurs) mais sur leur nature et comment ils agissent dans l’initiation des tumeurs. C'est le cas du gène DCC (Deleted in Colon Carcinoma) codant pour une protéine transmembranaire altérée dans 70 % des cancers colorectaux, ou le gène suppresseur de tumeur p53, muté dans 70 % des cancers du côlon interdisant l’élimination des cellules mutées. Des chercheurs de l’INSERM ont également mis en évidence une mutation du gène k-ras présente dans 15 à 40 % des cancers colorectaux activatrice des voies de signalisation de l’oncogénèse (1).


Pour accréditer la thèse du gène déstabilisé, Mme LeGolf précise que la réversibilité du cancer est possible dans certaines circonstances quand une inhibition de la déstabilisation de l’ADN est engagée et fait allusion notamment aux noyaux de cellules malignes introduits dans des oocytes énuclées transformant ces dernières en cellules souches normales. On peut facilement donner une autre lecture à ce résultat sans faire appel à une inhibition de la déstabilisation de l’ADN. Il est tout à fait possible que des oncogènes présents dans le noyau greffé se retrouvent réprimés suite à l’absence dans le cytoplasme de vecteurs nécessaires à la transcription de leurs informations. Par exemple, il est connu que dans les cellules cancéreuses, la majorité des gènes mitochondriaux sont aussi victimes de mutations (observé dans des tumeurs solides du sein, du côlon, de l'estomac, du foie, des reins, de la vessie, de la sphère ORL et des poumons (2)). Ces dernières reflétant l'adaptation à des perturbations de la chaîne respiratoire produisant une forte consommation de glucose afin de satisfaire les besoins énergétiques des cellules néoplasiques (3).


Les références des articles sont obscures et mal précisées (inconnues dans Pubmed) ou lorsqu'on a la possibilité de les consulter, correspondent en fait à la revue éditée par les établissements de Mirko BELJANSKI ou de ses héritiers. On note des incohérences dans l’historique et le contenu de certaines publications et certaines affirmations sont fausses. Par ex le Pr. Pierre Lépine, alors qu’il est en retraite depuis 1971, aurait annoncé l’isolement de fragment d’ARN en 1978 pouvant catalyser rapidement, sans danger et de façon durable un taux normal de globules blancs et de plaquettes dans le sang lors d’un traitement antimitotique. Il n’existe en 1978 aucune publication de cette nature du Pr Lépine référencée dans pubmed. Même chose en ce qui concerne le Dr Maurice Stroun de l’Université de Genève et le professeur D. Jachertz qui auraient réalisé une expertise en Suisse démontrant l’efficacité du PB100 sur le virus HIV en 1989. Le Dr Stroun a même dénoncé cette manipulation en accusant Mirko BELJANSKI et ses partisans d’utiliser son nom sans son accord et de faire référence à des publications qu’il n’avait jamais écrites (4)


Il parait qu’en juillet 1994, une publication du Dr D.L. Mayer du Walter Reed Army Institute for Scientific Research aurait pleinement confirmé l'efficacité antivirale de la flavopereirine (PB-100) avec deux échantillons différents, l'un industriel, l'autre préparé en laboratoire. Aucune précision ne lui aurait été donnée sur le nom et la nature du produit à tester et sur l'origine du mandataire. Un échantillon référencé SVM 1O139 SIE lot D395O aurait été identique à celui expérimenté en France par l'ANRS ayant démontré une efficacité nulle. De telles précautions auraient été rendues nécessaires afin d’éviter que n’apparaisse le nom de l’inventeur du produit. Il est très étonnant qu’un responsable de laboratoire ait accepté de travailler sur un produit sans connaître son nom, ses propriétés, son origine, et la nature du projet. Là aussi, ce scénario digne d’un roman de science-fiction de bas étage n’a aucune contrepartie dans les publications du Dr D.L. Mayer en 1994 dans la presse à comité de lecture référencée dans PubMed.


Une méthode bien connue est de tenter de présenter des références de publications scientifiques accréditant l'idée que les travaux de Mirko BELJANSLI sont en voie d'être reconnus. Ces publications sont tronquées, mal interprétées, manquent de pertinence ou n’ont aucune valeur scientifique réelle. Voici quelques exemples :


En nov 2006, les résultats d’un essai destiné à étudier l’efficacité d’un alcaloïde de Rauwolfia vomitoria sont publiés dans le Int. J. Onc (5). L'extrait étudié vient directement de la société de Mirko Beljanski et l’article indique des résultats in vitro et in vivo prometteurs. Nous avons déjà précisé qu'il existe des travaux montrant que ces alcaloïdes ont des propriétés anticancéreuses. Mais rien de révolutionnaire en réalité, comme cela a déjà été précisé dans le chapitre traitant des remèdes de Mirko Beljanski. Cette étude a surtout montré que l’alcaloïde du Rauwolfia empêche les cellules de passer du stade GI au stade S avec altération de gènes intervenant dans le cycle cellulaire ce qui montre bien que ce produit est un antimitotique et non pas un agent corrigeant la déstabilisation de l’ADN. Mais cette étude a également montré que cette molécule modifie l’expression d’un certain nombre de gènes qui interviennent dans la réparation de l’ADN. Ce n’est pas forcément un avantage, car en neutralisant les mécanismes de réparation d’un l’ADN muté, le risque est grand d’aggraver l’agressivité d’un clone néoplasique, voire d’induire un nouveau clone néoplasique à partir d’une cellule souche saine ou un précurseur. Ce risque devrait être pris en considération si cette molécule devait être introduite dans un essai clinique afin de mesurer les bénéfices/risques ; des tests de sécurité qui n’ont jamais été faits par Mirko BELJANSKI et ses héritiers.


Certaines références ne semblent pas suffisamment pertinentes. Par exemple, En 2010, un essai en phase I a été effectué pour vérifier l’efficacité des extraits d’ARN d’E Coli au Centre médical régional du Midwest (USA) (6) qui démontrerait une réduction de la thrombopénie induite par la chimiothérapie. Non seulement il ne semble pas que l’essai ait été effectué avec groupe témoin et en double aveugle, mais les conditions de l’essai sont très étonnantes. Ainsi, pour maintenir l’activité biologique des fragments d’ARN, les patients recevaient des transfusions de sang à chaque fois que leur niveau de globules rouges tombait en dessous de 3 × 10-6 cellules /ml. Mais cette transfusion n’aurait pas été nécessaire pour certains patients recevant 80 mg de fragments d'ARN E coli. Quelle est alors la part qui revient aux ARN d’E Coli dans la récupération plaquettaire par rapport à celle apportée par ces transfusions sanguines ? Pour éviter que ces ARN ne soient digérés, les patients ne prenaient aucune nourriture 15 minutes avant et après l’administration de ces fragments d’ARN en combinaison avec un supplément de magnésium pour supprimer l'activité de la ribonucléase ARN. Or il n’y a pas eu de contrôle sanguin vérifiant la présence de ces fragments d’ARN dans le sang. Cette étude a été publiée en open science (open access) dans BMC-Cancer, une méthode de publication connue pour leur comité de lecture peu fiable. Les incohérences de cet essai auraient certainement été détectées dans une revue spécialisée dans cette discipline comme European Journal of Cancer, Journal of Clinical Oncology, Anticancer Research, Clinical Cancer Research, springer, wiley blackwell pour citer les plus connues. Toujours est-il que cette publication tardive ne peut à elle seule justifier la commercialisation de ce produit depuis de nombreuses années et nécessite des essais supplémentaires en phase II et III afin de vérifier l’efficacité et l’innocuité.


Un article publié le 12-6-2012 (7) en open access (non référencé dans Pubmed) dans une revue spécialisée en "Complementary and Alternative Medicine" (donc, une revue de complaisance des médecines alternatives) aurait montré des résultats favorables d’extraits de Pao Pereira et de Rauwolfia vomitoria réduisant la prolifération en culture de cellules cancéreuses du pancréas et d'ovaires résistantes à deux produits anticancéreux (gemcitabine et Carboplatine). Les auteurs ont conclu que ces résultats ouvrent la voie à des études in vivo pour mesurer les effets anticancéreux de ces extraits végétaux. En réalité, il s’agit d’une simple évaluation destinée à un congrès international de recherche de médecines alternatives et de santé, et les auteurs ont également précisé que des études sont encore en cours pour déterminer les mécanismes d’action anticancer concernant l'apoptose et l’arrêt du cycle cellulaire. Donc un essai très partiel, qui n’est même pas terminé, qui en définitive n’apporte rien d’extraordinaire qui ne soit déjà connu.


Nous avons un bon exemple de l’importance relative de ce type d’expérience figurant dans les conclusions d’un autre essai (8)  présenté sur le site de la Sté Natural Source (publié dans la revue « International Journal of Oncology » en 2009) pour servir dans sa publicité commerciale (sans bien sûr en révéler ses faiblesses). Il s’agit d’un contrôle d’extrait de pao pereira qui a montré une activité anticancéreuse sur des cellules de cancer de la prostate greffées sur des souris. Si la croissance tumorale a été supprimée jusqu’à 80 % dans certains groupes, les expérimentateurs ont observé une courbe dose-réponse en forme de U dans laquelle la plus forte dose testée était beaucoup moins efficace dans l’induction de l’apoptose des cellules tumorales, la réduction de la prolifération et la croissance des xénogreffes, par rapport à des doses plus faibles de l’extrait végétal, ce qui suggère une gamme de doses efficaces très étroites, certainement difficile à mettre en place en pratique clinique courante (comment déterminer la dose efficace pour l'être humain sans essai clinique préalable !). Cela révèle surtout le peu de crédit que l'on doit accorder à un produit présentant des résultats aussi instables.


Depuis quelques années, pour tenter d’apporter un crédit scientifique à des préparations pharmaceutiques non homologuées, des sociétés commerciales utilisent des méthodes d'évaluation fallacieuse en finançant des recherches in vivo et in vitro suivant des directives conduisant à des résultats globaux connus par avance, mais sans réel rapport avec ce qui est prétendu. Cette méthode est également utilisée par Natural Source International Ltd pour tenter de rendre crédibles les propriétés de ses produits. Rien n’interdit à une société commerciale de commander et financer des expérimentations in vivo et in vitro à des centres de recherche réputés pour tester des molécules par rapport à un protocole décidé par le financeur. Les chercheurs ayant la responsabilité d’effectuer ces vérifications produiront alors des rapports qui souvent sont peu contestables en soi. Par exemple, les alcaloïdes de M BELJANSKI pourraient être aussi remplacés par une tisane de colchique ou de pervenche et le résultat sera pratiquement le même, à savoir que ces expérimentations confirmeront qu’ils sont tous des cytostatiques au même titre que le pao pereira. On pourrait aussi faire la même chose avec des huiles essentielles pour démontrer que certains de leurs composants sont anti-cancérigènes alors que d’autres contrôles montreraient qu’elles pouvaient aussi avoir des propriétés génotoxiques. Ce qui est contestable, c’est la manière dont ces résultats sont interprétés par le financeur en faisant des amalgames pour justifier des ventes sans passer par une procédure d’homologation. L’introduction sur le marché d’un nouvel anticancéreux n’a de sens que si tous les essais cliniques démontrent que son introduction dans les polychimiothérapies améliore le pronostic. Mais ce n’est pas le but recherché par ces sociétés. Leur objectif, c’est de tenter d’accréditer leurs thérapies à partir d’expérimentations partielles en faisant croire qu’elles suffisent comme preuves scientifiques.


Des sociétés commerciales à la recherche de crédibilité scientifique pour tenter de justifier leurs traitements douteux savent également utiliser les faiblesses de certaines revues scientifiques dont les comités de lecture sont peu regardant sur la qualité des textes. De nos jours, c’est devenu un problème majeur qui pollue les revues scientifiques, et qui touche quelquefois les plus prestigieuses, reconnu récemment par la communauté scientifique depuis que cette dernière s’est rendu compte qu’un grand nombre des conclusions n’étaient pas reproductibles. Tandis que dans les années 1970, un article de recherche sur cent mille publiés dans les revues scientifiques était retiré, de nos jours, ce taux est dix fois plus élevé. Des contrôles publiés dans Proceedings of the National Academy of Sciences, effectués sur plus de deux milles articles rétractés de la base de données PubMed, ont montré que plus des deux tiers de ceux-ci contenaient une fraude.


Le comité de lecture d’une revue scientifique de bon niveau refuse tout manuscrit quand les résultats présentent des ambiguïtés et ne sont pas appuyés par des faits précis. Dans le cas contraire, le comité de lecture suggère aux auteurs des améliorations et des clarifications. Le processus d’évaluation ne consiste pas en une validation par expertise des résultats présentés, mais doit déterminer si ceux-ci sont suffisamment crédibles et compréhensibles permettant une évaluation factuelle et une reproduction possible par d’autres chercheurs. Si les conclusions sont en contradiction avec les connaissances en biologie cellulaire et en cancérologie largement admises par la communauté scientifique, les auteurs doivent être invités à le préciser dans leur manuscrit et apporter toutes les preuves expérimentales qui valident leurs assertions.


On est donc en droit d’émettre un doute sérieux quand une société productrice de médicaments vendus sans AMM, ou sous la forme de compléments alimentaires, présente pour seul justificatif quelques publications scientifiques apparemment satisfaisantes publiées dans des revues avec un impact facteur négligeable, surtout si les conclusions sont adroitement détournées pour justifier des affirmations contestées par la communauté scientifique.


Sources

1) Les mutations de KRAS : facteur pronostique et prédictif de réponse au cetuximab dans les cancers colorectaux métastatiques - Astrid Lièvre, Pierre Laurent?Puig.

2) Unité Inserm 775 « Bases moléculaires de la réponse aux xénobiotiques »,Université Paris?Descartes, faculté des Saints?Pères, Paris.

3) Mitochondrial DNA Alterations in Cancer ; William C. Copeland, Ph.D., Joseph T. Wachsman, Ph.D.1, F. M. Johnson, Ph.D. and John S. Penta, Ph.D.

4) Mitochondrial defects in cancer ; Jennifer S Carew, Peng Hang

5) L’express ; 9-9-1993 ; les apprentis sorciers du SIDA

6) Anti-prostate cancer activity of a ß-carboline alkaloid enriched extract from Rauwolfia vomitoria - D. L. Bemis, J. L. Capodice, P. Gorroochurn, A. E. Katz, R. Buttyan

Dose escalation study of an anti-thrombocytopenic agent in patients with chemotherapy induced thrombocytopenia - Levin RD, Daehler M, Grutsch JF, Hall JL, Gupta D, Lis CG

7) P01.38. Anti-cancer activity of extracts from Rauwofia vomitoria and Pao Pereira

8) Dose escalation study of an anti-thrombocytopenic agent in patients with chemotherapy induced thrombocytopenia - Levin RD, Daehler M, Grutsch JF, Hall JL, Gupta D, Lis CG



Chapitre suivant : En guise de conclusion